Bruxelles et au-delà : ce que la gouvernance complexe nous apprend sur la politique culturelle
Analyse politique | Janvier 2026
Principales conclusions
La fragmentation de la gouvernance peut donner lieu à des politiques adaptées sur le plan culturel si elle s’accompagne de mécanismes de coordination solides
Pour répondre aux besoins de populations diverses, il est nécessaire de mettre en place des infrastructures parallèles qui peuvent sembler inefficaces, mais qui permettent à différentes communautés de s’exprimer culturellement de manière authentique
Les cadres de participation doivent prendre en compte non seulement l’accès physique aux espaces, mais aussi penser les barrières linguistiques et culturelles qui rendent les espaces culturels inaccessibles
La décentralisation offre des opportunités pour des politiques culturelles locales, mais risque d’exacerber les inégalités entre juridictions
La complexité n’est pas intrinsèquement problématique et les tentatives de simplification de la gouvernance peuvent effacer la diversité que la fragmentation protège
Bruxelles fonctionne selon l’un des systèmes de gouvernance culturelle les plus fragmentés d’Europe. Les responsabilités politiques étant réparties entre les autorités régionales et municipales, divisées par la langue, et dont les juridictions se chevauchent, complique la prise de décision. Pour de nombreux observateurs, cette complexité apparaît comme un dysfonctionnement, comme un exemple avertissant de ce qui se passe lorsque les structures de gouvernance se multiplient sans coordination.
Pourtant, l’approche de Bruxelles, en matière de politique culturelle, dans un contexte de fragmentation institutionnelle, offre des enseignements précieux pour d’autres contextes à travers le monde, confrontés à la décentralisation et au défi de servir des populations culturellement diverses. Alors que le Cultural Futures Lab examine comment l’innovation culturelle et les politiques équitables fonctionnent dans différents modèles de gouvernance, Bruxelles offre une étude de cas riche, illustrant comment naviguer dans la complexité de la diversité plutôt que de tenter de la supprimer.
Le paysage de la gouvernance à Bruxelles
La Région de Bruxelles-Capitale, en Belgique, compte environ 1,2 million d’habitants, dont 62 % sont nés à l’étranger, ce qui en fait l’une des villes les plus internationales d’Europe. Cette population est desservie par des structures de gouvernance qui se chevauchent : la région de Bruxelles-Capitale, trois commissions communautaires distinctes (française, flamande et commune) et 19 municipalités, chacune disposant d’un degré variable d’autorité en matière de politique culturelle.
Cette complexité structurelle découle d’un paradigme linguistique complexe et d’arrangements fédéraux belges élaborés, conçus pour garantir l’autonomie culturelle des communautés néerlandophone et francophone. Il en résulte un paysage de gouvernance où un seul événement culturel peut nécessiter la coordination de plusieurs autorités, chacune ayant des priorités, des budgets et des circonscriptions distincts.
L’équilibre intercommunautaire
La structure de gouvernance de Bruxelles reflète la reconnaissance du fait qu’aucune politique culturelle, à elle seule, ne peut répondre de manière adéquate à la diversité linguistique, nationale et socio-économique de la ville. Plutôt que de tenter de mettre en place des cadres uniformes, le système permet à différentes communautés de poursuivre des priorités culturelles distinctes tout en partageant des infrastructures et en coordonnant des initiatives intercommunautaires.
Les commissions communautaires française et flamande gèrent des réseaux distincts de centres culturels, de bibliothèques et de programmes artistiques reflétant des traditions linguistiques et esthétiques différentes. Cette infrastructure parallèle peut sembler, de loin, inefficace, mais elle permet aux différentes communautés une expression culturelle authentique.
Parallèlement, Bruxelles a investi de manière significative dans des programmes culturels bilingues et multilingues qui rapprochent les communautés. Le Centre des Beaux-Arts BOZAR, l’Orchestre philharmonique de Bruxelles et de nombreux festivals bénéficient du soutien de plusieurs autorités précisément parce qu’ils s’adressent à des publics diversifiés.
Cette double approche – soutenir l’expression culturelle spécifique à chaque communauté tout en investissant dans des espaces intercommunautaires – offre des enseignements pratiques pouvant être mis en exercice dans d’autres contextes confrontés, aussi, à la diversité. Plutôt que d’imposer une assimilation totale aux normes culturelles dominantes ou de laisser les communautés rester totalement séparées, Bruxelles tente les deux et en tire des avantages uniques.
Participation et accessibilité
La fragmentation de Bruxelles a conduit à des investissements massifs dans des dispositifs visant à favoriser la participation culturelle et à atteindre les populations souvent exclues du paysage culturel. Avec environ un tiers des habitants de Bruxelles vivant en dessous du seuil de pauvreté, selon l’UE, l’accessibilité est une nécessité pratique qui doit être prise en compte.
Plusieurs autorités ont mis en place des passes culturels à prix réduit, des journées d’entrée gratuite et des programmes ciblés dans les quartiers où les infrastructures culturelles sont limitées.
La coordination est cruciale, car les approches holistiques garantissent aux habitants l’accès à ces avantages, quelle que soit l’autorité qui les gère et la commune dans laquelle ils vivent.
La Carte de Bruxelles (Brussels Card) offre un accès à prix réduit ou gratuit aux musées, concerts et événements culturels de la ville, grâce à des contributions provenant des budgets régionaux, communautaires et municipaux. Ce modèle de financement collaboratif montre comment une gouvernance fragmentée peut néanmoins produire des outils unifiés au service des habitants de toute la ville.
Les dispositifs de participation tiennent également compte de l’accessibilité linguistique, reconnaissant que l’accès physique ne suffit pas. Les institutions culturelles sont encouragées à proposer des programmes dans plusieurs langues et espaces.
Tensions et compromis
L’approche de Bruxelles implique de réels compromis. Les organisations culturelles sont lentes à prendre des décisions, car elles doivent naviguer dans un paysage financier complexe où différentes autorités utilisent des systèmes de candidature et des critères d’évaluation incompatibles. Les petites organisations, qui ne disposent pas du personnel administratif nécessaire pour répondre aux demandes, sont particulièrement touchées.
La fragmentation peut également renforcer les divisions plutôt que de les combler. Lorsque les communautés française et flamande maintiennent des infrastructures culturelles parallèles, les possibilités d’échanges linguistiques ont tendance à diminuer. Les enfants scolarisés dans des écoles francophones peuvent ne jamais visiter les centres culturels flamands et vice versa, même au sein d’une même ville.
Les pressions budgétaires exacerbent ces défis. Lorsque les autorités sont confrontées à l’austérité, les mécanismes de coordination sont souvent les premiers à perdre leur financement, car il s’agit de responsabilités partagées qu’aucune entité ne considère comme prioritaires. Cette dynamique menace les cadres de collaboration qui permettent au système fragmenté de Bruxelles de fonctionner.
Pourtant, les acteurs du secteur bruxellois défendent généralement la complexité du système comme un coût nécessaire pour servir une population véritablement diverse. Le consensus est clair : c’est compliqué, mais l’alternative serait une politique culturelle qui favorise une communauté au détriment des autres.
Implications pour les contextes décentralisés
Alors que la gouvernance mondiale devient de plus en plus décentralisée, avec un transfert de pouvoirs nationaux vers des pouvoirs régionaux et locaux, l’expérience de Bruxelles offre des enseignements pertinents. La décentralisation crée des opportunités pour des politiques adaptées à la culture, mais risque également de fragmenter le soutien et de créer donc , des inégalités entre juridictions, les unes disposant de plus de ressources que d’autres.
Bruxelles montre que la fragmentation n’entraîne pas inévitablement un dysfonctionnement si elle s’accompagne :
De mécanismes de coordination solides qui créent un espace de négociation entre les autorités ayant des priorités différentes
D’infrastructures et d’outils partagés (tels que les passes touristiques et culturels) qui permettent aux résidents d’accéder à la culture indépendamment de la complexité juridique
D’investissements intentionnels dans des initiatives intercommunautaires qui tissent des liens, tout en respectant les besoins spécifiques de chaque communauté
Des dispositifs de participation explicitement conçus pour atteindre les populations les plus exclues des bénéfices de la politique culturelle
La reconnaissance que la diversité n’est pas intrinsèquement négative, mais qu’elle peut refléter une véritable richesse que des structures de gouvernance simplifiées ou réductrices effaceraient
Questions à approfondir
Comment les taux de participation varient-ils entre les modèles de gouvernance centralisés et fragmentés, une fois contrôlés les niveaux d’investissement ?
Quels outils administratifs pourraient alléger la charge des organisations confrontées à plusieurs autorités de financement, sans supprimer les distinctions juridictionnelles ?
Comment les artistes et les acteurs culturels perçoivent-ils la gouvernance fragmentée par rapport aux administrateurs et aux décideurs politiques ?
Quels cadres d’évaluation permettent de saisir les avantages de la complexité de la gouvernance (réactivité, spécificité communautaire) et ses coûts (charge de coordination) ?
Comment l’approche de Bruxelles se compare-t-elle à celle d’autres villes qui gèrent la diversité culturelle à travers différentes structures de gouvernance ?